Le E - Entretien entre Thomas Cartron et Thibault Le Forestier - Automne 2025

 ENTRETIEN

                             THOMAS CARTRON – THIBAULT LE FORESTIER

                                                                     AUTOMNE 2025



Éveil et parcours de formation

Les premières rencontres humaines ou matérielles avec l’expression artistique sont souvent considérées comme structurantes, primordiales du parcours à venir. 

Y-a-t-il eu un ou plusieurs éléments déclencheurs dans ce sens, dans ton enfance ?

Pas d’élément déclencheur très marquant, mais un rapport à la création artistique présent et décomplexé depuis l’enfance. La musique, notamment, était très présente au quotidien.

Étais-tu prédisposé socialement à devenir plasticien ?

Pas particulièrement, je pense que les choses se sont construites progressivement, au fil des études et des rencontres. 

Est-ce que dans ta scolarité, il y a eu des enseignants, des contacts qui ont nourri ta volonté d’entamer une formation artistique ?

Oui, après le collège, où les enseignants avaient plutôt tendance à me décourager de choisir une filière artistique, j’ai finalement été sélectionné dans un Lycée avec une section en arts graphiques dans laquelle j’ai eu plusieurs professeurs très impliqués, très encourageants. Les cours de photographie ont notamment été très marquants sur cette période, et ont ouvert la voie pour la suite de ma pratique.

Ou est-ce un parcours qui s’est construit en dehors du cycle de l’école ?

Pas vraiment, tout s’est principalement joué dans les rencontres au sein des études.

 

Être artiste dans la société 

Quand tu te présentes dans l’espace social, comment te « désignes » tu ? Artiste, plasticien, photographe, autre ?

C’est une question compliquée quand on a plusieurs casquettes, et que l’on sait que l’espace social ne comprend pas toujours bien ce que nos métiers impliquent. Mes réponses sont donc fluctuantes, en fonction des contextes. C’est aussi quelque chose qui s’affine et s’assume avec le temps. Aujourd’hui, je pense quand même que ma première réponse est de dire que je suis artiste plasticien. Et puis depuis peu directeur de centre d’art contemporain. 

Est-ce que c’est un statut facile à faire accepter dans le corps social, dans ta famille, tes ami(e)s non artistes ?

Encore une fois cela dépend du contexte, mais globalement la méconnaissance de nos situations, de notre statut, rend les échanges parfois complexes. 

Qu’est-ce que représente l’art pour toi quand tu as fait le choix de te lancer dans des études supérieures artistiques ? 

Sur le moment je crois que je ne savais pas trop, l’engagement est venu après. Au départ il y avait surtout l’intuition que mes mains et mes yeux pouvaient raconter quelque chose. Et la confiance de la famille qui m’a laissé plonger dans ce grand bain sans savoir vers quoi ça va mènerait. 

 

Origines et création

Est-ce que le fait d’être originaire de Bretagne a eu une influence sur les formes, les couleurs de tes œuvres, la matérialité ?

Je suis né et j’ai fait mes études à Nantes, j’ai grandi en partie sur la côte près de Saint Nazaire, j’ai étudié au Beaux-arts de Rennes et de Bruxelles. Aujourd’hui je suis en Normandie. J’ai une appétence particulière pour les paysages de bords de mer, pour les horizons. Je pense que le rapport au littoral, aux grands espaces, les couleurs et les lumières de ces lieux ont influencé ma pratique. 

Penses-tu que l’on peut mieux comprendre la production artistique d’un auteur au regard de ses origines, sociales, géographiques ?

Oui absolument. Connaitre le point de départ de la création est indispensable. Contextualiser la pratique me semble inévitable pour la comprendre complètement.

 

Écoles d’art

Tu es diplômé de quelle(s) écoles, faculté ? 

École Européenne Supérieure d’Art de Bretagne sur le site de Rennes

Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles

Est-ce que cela a été difficile de réussir le/les concours d’entrée ?

C’était en tout cas une grande aventure. J’ai passé plusieurs jours d’examens et d’entretiens pour les admissions dans les quatre écoles de Bretagne (Quimper, Brest, Lorient et Rennes). Tout s’est fait en même temps et à la fin j’ai été pris à Rennes. Plusieurs centaines de jeunes qui cherchent leur place, j’ai un souvenir très fort et très grisant de ce moment. J’avais également tenté d’autres écoles comme les Arts déco de Paris et Strasbourg mais je n’ai pas été retenu. 

Est-ce que des artistes/professeur.e.s, ont eu des influences prépondérantes sur ton travail ? Mais bien sûr, cela peut-être les techniciens aussi.

Oui, aux beaux-arts les dernières années permettent de se dédier de plus en plus à une pratique, et donc de choisir un ou plusieurs professeurs référents avec des pratiques proches de la nôtre en tant qu’étudiant. J’ai eu la chance d’avoir Tom Drahos, et George Dupin, qui m’ont permis de développer mon rapport à la photographie et à l’image de manière significative. 

Qu’est-ce qui a été notable dans les acquis de l’enseignement que tu as eu à l’école d’art de Rennes ?

J’ai fait beaucoup d’aller-retours entre photographie documentaire et photographie expérimentale lors de mes études. Je crois que c’est le fait de m’autoriser à chercher, expérimenter, qui m’a le plus aidé et m’a permis de développer la pratique que j’ai aujourd’hui dans laquelle je ne scinde plus ces deux sujets. 

Est-ce que dans ton cursus tu as choisi rapidement de privilégier ce médium qu’est la photographie et sa technique ?

Oui, même si j’ai dû, comme chaque étudiant, passer par beaucoup de médium, de la peinture à la sculpture, en passant par le dessin, la performance, au fur et à mesure des années, des productions, et des rencontres avec les professeurs, la photographie et le rapport à l’image s’est imposé. 

Tu dis dans tes textes que tu photographies de moins en moins, cette démarche qui prend en compte la fabrication chimique, la transformation d’une surface vierge en surface susceptible de faire apparaitre une image, est apparu à quel moment dans ton parcours ?

Depuis le début elle est là. Les premiers cours de photographie argentique au lycée m’ont beaucoup marqué. Voir apparaitre l’image dans le bac du révélateur après le passage sous l’agrandisseur a quelque chose de magique. C’est la naissance d’une image en direct. Plus tard je me suis aussi intéressé à la vie et la mort des images, et au fait de rejouer tout ce processus en questionnant l’histoire de la photographie. 

D’ailleurs après avoir fait un DNA Arts, tu as continué vers un DNA option communication pour finir ton cycle d’études supérieures par un DNSEP option communication et actuellement tu t’inscrits dans le champ de l’art contemporain. Qu’est-ce que ces formations différentes ont pu apporter à ta démarche actuelle ?

La filière en art m’a apporté la légitimité à expérimenter, à poser un discours. La partie communication m’a apporté la réflexion sur la manière de montrer, pour offrir ce discours, ces images, au public. 

 

Influences/mouvements/ styles/ influx

Bien que depuis les années 90, la structuration en périodes, en mouvements est moins prégnante, y-a-t-il eu des mouvements artistiques antérieurs auxquels tu te réfères plus particulièrement ? 

Je suis toujours très touché par certaines œuvres du mouvement impressionniste. Et par les photographes pictorialistes. 

Y-a-t-il actuellement d’autres artistes actuels dont tu regardes plus particulièrement l’évolution ? Et est-ce qu’ils contribuent à nourrir ton travail ?

On trouve dans ta démarche des points de convergence avec les primitifs de la photographie, on pense à Nicéphore Niepce autant qu’à William Fox Talbot, Hyppolite Bayard ces scientifiques qui suite à de longues expérimentations et en utilisant la chimie ont donné naissance aux procédés photographiques argentiques, aussi bien qu’avec les démarches de photographes contemporains comme  Tom Drahos, que tu as eu comme professeur  et plus récemment Dove Allouche, Mustapha Azeroual, Laurent Lafolie, Daisuke Yokota, Coline Jourdan qui se réapproprient ceux-ci loin de la production d’images numériques, notamment avec l’I.A.

Que représente pour toi ce retour aux origines matériels de conception chimique de l’œuvre ?

Des plasticiens de l’image qui sont plus intéressés par la réalisation de l’image incluant le processus plus que par la représentation réaliste du réel.

En effet toute cette archéologie de l’histoire de la photographie m’intéresse particulièrement. Je suis fasciné par la manière dont l’invention des outils et l’usage que l’on a des images produites sont intrinsèquement liés. J’aime questionner le statut que l’on a imposé à la photographie, d’être un outil de reproduction de la réalité. Elle est pour moi un outil de représentation, comme la peinture ou le dessin. J’essaie de mettre en abime tous ces sujets, en utilisant la matière même de l’image pour représenter, et questionner dans le même temps l’acte lui-même de représenter. Qu’est-ce que je montre, et qu’est-ce que cela veut dire que de montrer. 

 

Thèmes à l’œuvre

La mythologie antique est un fil directeur qui traverse une grande partie de tes séries.

Comment celle-ci est devenu une évidence pour construite tes projets ?

Les mythes sont là depuis la nuit des temps. Je crois que c’est l’universalité et l’intemporalité de ces récits qui me touche. Les sujets que je traite sur notre rapport aux images sont là, en filigrane, dans beaucoup de ces mythes, comme Narcisse par exemple. Les remettre en perspectives aujourd’hui permet de questionner l’évolution de nos usages et de nos comportements. 

Est-ce qu’ils ont toujours été à l’origine de tes créations ?

Non, seulement depuis quelques années. 

Il semble que le hasard engendré par l’expérimentation chimique soit une source inépuisable pour toi, comment envisages-tu ce processus dans le travail de recherche que tu effectues ?

C’est en effet ainsi que je travaille le plus, en laissant les choses apparaitre, puis en tentant d’apprivoiser et de m’approprier ce qui sera apparu. C’est un processus à la fois très grisant, mais aussi parfois très frustrant, lorsque je n’arrive pas à reproduire, à contrôler ce hasard. 

La représentation de la nature notamment l’aspect minéral est très présent dans ton travail, est-ce la lecture des récits mythologiques inscrits dans la Grèce qui explique la raison de ton intérêt pour ceux-là ?

Oui mais pas seulement. Mon appétence pour les espaces naturels et le littoral jour beaucoup aussi. 

Des récits qui prennent en compte les éléments naturels, le souffle, le vent, la brume, l’eau, la terre, le feu et qui à leur manière donnent une explication animiste des événements météotologiques comme expression de manifestions des dieux et de leurs interactions avec les humains.

Comment ces récits sont-ils à même de nous permettent de comprendre la complexité du réel pour toi ?

Je crois que ce qu’on ne peut, ou ne veut pas expliquer, trouve plus facilement sa réponse dans la poésie. Les réponses sont moins pragmatiques mais elles nous permettent d’avancer…

La profondeur associée à la représentation de la mémoire d’une image semble être très présente dans tes pièces, en les regardant on revient à la révolution qu’à pu représenter l’invention de cette technique au début du XIX siècle à savoir réussir à fixer une représentation du réel sur un support fixe, que cherches-tu à faire en enrichissant plastiquement chacune des images sur lesquels tu travailles ?

Redonner son autonomie à cette technique peut-être. Souligner le caractère animiste de la photographie en elle-même peut-être…

 

Cuisine/ série

Comment se passe la conception de tes projets, as-tu des modalités de travail expérimentales, qui seraient comme une base de données où as- tu une idée très précise, rapidement de ce que tu veux obtenir ? Fais-tu des croquis au préalable ? Utilises-tu le médium photographique dans ce processus comme document ? Fais-tu des maquettes ? 

J’ai une sorte de banque de données d’expérimentations passées, qui s’est affinée depuis quelques années et permet de délimiter ma pratique. Cette base augmente au fur et à mesure des découvertes. Parfois je cherche à faire une œuvre sur un sujet particulier et je laisse les choses apparaitre, parfois je sais que telle expérimentation passée va me permettre de produire l’œuvre désirée, et je relance la fabrication en espérant réussir. 

Est-ce que le travail sur des carnets de travail a une place prépondérante dans la gestation de tes projets ?

Non, pas de carnet de croquis, mais des notes sur mon ordinateur, des listes de choses, de techniques, de titres, que je rejoue, que je recoupe…

Il ne semble pas que tu mettes en place des protocoles photographiques, mais plutôt que l’expérimentation te permet de « passer » de la conception d’une pièce à l’autre.

Quand sais-tu que la série sur laquelle tu travailles est terminée ?

Je ne sais pas l’expliquer, mais l’œuvre ou la série est terminée lorsque je suis satisfait, lorsque j’ai l’intuition qu’elle raconte ce que je cherchais. 

 

Présentation/ monstration

Tu portes un soin bien spécifique dans la conception des présentations de tes projets, on peut parler de scénographie.

Comment envisages-tu la présentation de ton travail, est-ce que chaque projet est une opportunité de travailler à un mode de présentation différent ?

Oui et plus que chaque projet, chaque lieu. L’ordre dans lequel on découvre les images par exemple me semble très important. Et certaines de mes œuvres sollicitent un rapport au déplacement du spectateur, à cause des reflets notamment. Il faut trouver la manière que l’ensemble fasse sens. Que le rythme nous permette de respirer, de traverser l’exposition comme une seule œuvre. 

Est-ce que, pour toi, l’exposition est une œuvre en tant que-t-elle, comme ont pu le montrer la génération des artistes issus de l’école de Grenoble (Philippe Parreno/ Pierre Huygue/ Dominique Gonzalez Foerster) ?

Oui !

As-tu des références qui nourrissent ta réflexion dans ce domaine de la monstration de l’œuvre, de la scénographie ?

En quoi des collaborations artistiques, des duos, des expositions collectives, permettent de construire d’autres espaces, d’autres significations ?

Chaque artiste a sa manière de regarder. Croiser nos regards respectifs apporte une nouvelle manière de proposer nos œuvres au public. 

Avec les Années sauvages vous avez conçu des expositions collectives, tu conçois des expositions collectives chaque année, est-ce que l’on peut dire que l’exposition fait œuvre ?

En effet j’ai souvent conçu en effet mes commissariats comme si je faisais une grande œuvre avec le travail des artistes choisis, en donnant du rythme et du lien entre chaque geste. Je conçois mes expositions personnelles et ces expositions collectives de la même manière finalement. Il y a les œuvres toutes seules, et puis il y a l’exposition qui fait œuvre en soit. 

En quoi le fait d’inviter d’autres artistes te nourrit-il dans ta pratique, dans la présentation de ton propre travail ?

Comprendre comment les autres regardent et montrent est très nourrissant. Cela me fait prendre du recul, me permet de me poser des questions sur ma manière de faire au regard de la leur. 

Est-ce que cela crée une dynamique dans la diffusion de ton travail ?

Bien sûr, c’est très vertueux. 

 

Exercer un métier

Quelle définition donnerais-tu au métier de plasticien en 2025 ?

Quelqu’un qui essaie de mettre en images ses idées, ses engagements, ses convictions, ses émotions. Et qui le fait parce qu’il en a besoin, pour lui-même, et aussi parce qu’il est convaincu que le montrer est nécessaire. 

A-t-il été difficile d’avoir un atelier dans la métropole Rouennaise ? 

J’ai la chance d’avoir rencontré des personnes au bon moment qui m’ont permis d’investir des espaces propices à ma pratique. Mais je sais qu’il est difficile sur ce territoire d’avoir facilement accès à cela. 

Comment t’y es-tu pris ?

As-tu eu des difficultés à trouver un équilibre entre travail « alimentaire » et artistique ? 

Oui ! C’est un grand sujet pour moi. J’ai longtemps cherché la bonne formule. Pendant longtemps j’ai eu beaucoup de temps pour créer mais peu de moyens. Je devais accepter des emplois qui ne me rendaient pas heureux. Aujourd’hui je tente une nouvelle « formule » en faisant un métier salarié qui me plait beaucoup, puisque en tant que directeur de la Maison des arts et artothèque de Grand Quevilly, j’ai un outil pour organiser des expositions, et défendre les valeurs qui me sont chères dans ce milieu culturel. Cela laisse moins de temps pour ma pratique personnelle, mais j’ai plus de moyens. Le temps me dira si cette manière de faire me convient à long terme. 

En quoi vivre et travailler en province peut être un avantage et un problème pour mener une carrière dans l’art contemporain ?

C’est évident que ne pas être dans l’effervescence des grandes villes, avec leurs vernissages quotidiens, peut empêcher d’avoir accès à des opportunités, qui sont souvent liés à la rencontre. Il est certain aussi que ces espaces sont cependant saturés. Je crois beaucoup dans l’entre-deux. Je n’irai pas vivre reclus à la campagne, mais je n’irai pas non plus vivre dans la saturation de Paris. Je crois qu’il faut créer son propre modèle, et ne pas se laisser envahir par la frustration, ne pas se travestir pour réussir. 

Penses-tu qu’il est obligatoire de vivre dans une grande capitale pour être à même de pouvoir ressentir et exprimer l’actualité du réel ?

Il y a plein d’actualité du réel partout !

 

Autres champs artistiques/ Références

Excepté l’art visuel, y-a-t-il d’autres disciplines artistiques dont on peut dire qu’elles ont une importance pour nourrir le champ de ta créativité ? 

La musique beaucoup. Le théâtre aussi. 

D’autres disciplines des sciences humaines, la philosophie, la psychologie, la sociologie, la géographie, l’histoire, autres ? 

Je lis peu de roman par exemple, je me sens plus attiré par des écrits théoriques de sociologues qui traiterai des mêmes sujets que moi, sur notre rapport aux images... 

Littérature/ essais

As-tu des romans, des essais qui t’ont marqué et qui nourrissent encore ton travail ?

Beaucoup de textes de George Didi-Huberman. Les poèmes de Rilke. 

Musique

Est-ce que la musique a une importance dans tes processus créatifs ? Quelles sont tes références ?

Oui j’écoute de la musique tout le temps et j’écoute de tout. Lancer un album de Nils Frahm ou de Bon Iver par exemple me permet de créer un temps dédié à la réflexion, à la création. 

Engagement / transmission

Penses-tu qu’en France il y a un manque de temps donné dans l’enseignement de l’histoire de l’art, à l’architecture, au design, une éducation à l’image mais aussi à l’évolution des formes permettant au public d’envisager la création contemporaine avec un regard éduqué ?

Oui j’aimerai qu’il y ait plus d’enseignement dédié à tout cela, je pense que ça serait vertueux pour comprendre et agir sur tout le reste… Mais je ne pense pas que ça prenne cette direction malheureusement. 

Fais-tu de l’éducation artistique ?

J’en ai fait beaucoup oui dans des collèges, lycées etc… Parfois parce que j’avais besoin de gagner de l’argent, mais toujours avec la conviction que je pouvais apporter justement cette réflexion sur l’éducation de nos regards.  

Quelle place a-t-elle dans ton processus créatif ? Ou en quoi le fait de transmettre rejaillit ou pas sur ta pratique ?

Je pense que cela ne se voit pas forcément toujours directement dans les œuvres. Mais je pense que c’est surtout pour moi une manière de prendre la température sur l’évolution de notre rapport aux images, de voir comment les jeunes générations s’emparent des outils à leur disposition. Comme l’intelligence artificielle aujourd’hui. 

 

Culture/ voyages

Est-ce que les voyages nourrissent l’évolution de ta pratique ?

Oui beaucoup. Plusieurs projets étaient même très liés au fait de voyager. 

As-tu fait des voyages qui auraient été déclencheurs de « virages » dans ton travail ?

Traverser la Russie, la Mongolie et la Chine à bord du transsibérien a été une expérience incroyable… Je ne sais pas si les voyages ont eu des impacts manifestes ou ont provoqué des virages. Mais ils m’ont marqué personnellement c’est sûr. Et cela a du influencé mes gestes de création in fine. 

Ou es-tu comme, encore Caspar David Friedrich, à qui on a reproché de ne pas avoir fait le voyage à Rome auprès des grands maîtres, qui déclarait, pour résumer, « pourquoi faire le voyage à Rome, puisque dans un grain de blé on peut voir Dieu » ?

Je ne connaissais pas cette histoire ! Si cette métaphore va dans ce sens, c’est vrai qu’aujourd’hui on peut penser qu’on a plus besoin de voyager pour voir. Je crois cependant que les émotions ressenties devant un original de Caravage ne pourront pas se produire sur l’écran de mon Ipad…

Strates ou « pas »

Si tu envisages ta carrière, considères-tu que tes projets comme se superposant les uns au-dessus des autres, l’ensemble constituant un mur (dans un sens positif, constructif) ou les voies tu plutôt comme des « pas » (je pense au « pas » japonais dans les jardins) qui construisent ton chemin de vie ?

Plutôt comme des pas. Parce que je serai plutôt en face d’un chemin avec l’horizon au bout, et pas immobile devant une construction, si solide soit-elle. 

Vois-tu une évolution dans tes réalisations ?

Oui absolument. Parfois je replonge dans mes anciens projets et je vois les changements, les contrastes. Mais aussi la continuité. Il y a des choses qui résistent, d’autres qui s’évaporent…

 

Rapport au temps/ projection

Sais-tu sur quoi tu vas travailler dans les cinq ans à venir ?

Non et c’est super ! Mais je sais que les temps à venir seront cependant consacrés à un nouveau projet qui questionne la paternité des images, à travers l’utilisation de photographie réalisées par mon grand-père. 

Souvent les artistes visuels disent que leurs réalisations les aident et sont indispensables dans la construction et la connaissance de leur identité et qu’elles sont indispensables à l’évolution de leur vie, es-tu dans le même cas ?

Oui je pense. Sur ce nouveau projet par exemple il y a clairement une approche psychogénéalogique que je ne peux pas nier. 

De fait, penses-tu qu’un artiste progresse constamment ou plutôt qu’il traverse des périodes plus ou moins déterminantes dans son évolution avec des périodes de stagnation, de régression nécessaire à son évolution et que la notion dynamique de progrès n’existe pas en art ?

Je pense qu’on avance, constamment, à une vitesse qui ne dépend pas que de nous…

Penses-tu que l’on peut comprendre l’artiste, son psychisme en regardant ses œuvres ou faut-il analyser de manière sociologique, ses conditions de vie, d’habitation, pour comprendre l’œuvre ?

C’est tout un ensemble. On peut comprendre ce qu’on a envie en ne regardant que l’œuvre, mais parfois le tout est plus complexe.

 

Donner à voir le monde invisibilisé.

On associe le statut d’artiste à une expression d’un positionnement qui répond aux problématiques de la société, est-ce ton cas ?

Oui je crois. J’essaie de faire des ponts et des allers-retours entre mon vécu et les enjeux de société qui me semblent nécessaire de questionner.

Ou en d’autres termes, te considères-tu comme un artiste engagé ?

Oui. 

Comment situer ton travail au regard de la société ?

Comme une possibilité d’ouvrir son regard.

Penses-tu que l’art peut encore être une possibilité de mettre en lumière des situations que la société aimerait laisser dans l’ombre, cachées ?

Oui bien sûr !

Wim Wenders vient de sortir un film qui se passe au Japon, The perfect days sur la vie d’un employé qui entretient avec passion et délicatesse les toilettes publiques, penses-tu que l’être humain devrait être beaucoup plus attentif aux petites choses et plus respectueux des invisibles qui font que la vie en société est possible ?

Oui !

 

Statut

Penses-tu que le statut actuel des artistes auteurs en France est-il un statut idéal pour construire une œuvre artistique ? 

Non, la précarité est encore trop forte, il faut un vrai statut avec une continuité des revenus. 

Ou considères-tu que la charge de devoir gagner sa vie, par d’autres biais, nuit à la construction de votre travail artistique ?

Oui je crois…

Et pour finir, quel serait un statut idéal pour développer son travail artistique sereinement, un revenu garanti et mensualisé pour les artistes ou une réévaluation des droits de monstration, une mise en place importante de lieux de présentation des arts contemporains moins centralisées en ile de France et plus diffus sur le territoire français ?

Un statut avec une continuité des revenus. Pas forcément une réévaluation des droits mais déjà la mise ne place et le respect de ceux préconisés aujourd’hui. Amener l’art dans les territoires éloignés est aussi très important, mais ce n’est pas forcément aux artistes de s’emparer de ce sujet.

Et pour finir, penses-tu que l’art puisses changer le monde ?

Il le fait déjà. 

 

 

 

 

 

Entretien préparatoire à l’exposition à L.A. Galerie du Lycée Anguier de Eu, réalisé entre Thomas Cartron et Thibault Le Forestier – Automne 2025

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




Exposition Thomas Cartron - Exposition du 8 décembre 2025 au 15 février 2026

Thomas Cartron est un plasticien né en 1987 à Nantes, Après des études à l’école d’art de Rennes, il est venu s’installer à Rouen où il vit ...