Si Icare s'était endormi.
Extrait du chapitre III : Les premières substitutions
Quand les dieux furent las de descendre de l'Olympe.
Et qu'à force d'attendre, les humains s'étaient endormis.
Aucune résurrection n'avait réveillé leur sommeil, la pierre du sépulcre avait été bougée, mais rien n'en avait émergé.
Las, les cieux s’étaient chargés de lourds nuages qui rivalisaient dans leur nuance de gris.
Les femmes, les hommes, les enfants avaient perdu tout sens à leur vie.
Dans aucun signe, il ne pouvait y faire quelques oracles, que ce soit.
La matière qui constituait les objets les environnant, semblait s'être transmutée.
Elle était devenue factice.
La matière des choses constitue la vérité de l'objet.
Un étrange manège se mit en place très progressivement.
Les situations où les rapports sociaux les plus simples ne trouvaient plus de sens.
L'individu qui n'avait aucun mal pour survivre du fait de la prospérité induite par cette société qui vivait en autarcie commença alors à mettre en place un remplacement progressif des signes extérieurs.
Un égalitarisme sociétal, comme l'avait rêvé et théorisé Charles Fourier ou Pierre-Joseph Proudhon, amena les individus à dans un premier temps se départir de leurs vêtements représentatifs de leur classe sociale, à les échanger au hasard de leurs rencontres.
Les structurations hiérarchiques entre adultes et enfants n'eurent plus lieu d'être.
L'accès à la connaissance sans limite avait été donné indépendamment de l'âge.
Les enfants déambulaient, libres, dans les espaces autrefois sacrés, interdits, vêtus de vêtements de leurs parents.
Au fur et à mesure, subrepticement, dans les espaces publics, on observa une baisse de fréquentation des adultes, des personnes âgées.
Cette modification, cette décroissance, étrangement n'alerta personne.
Ce qui fut notable est qu'il se mit en place fut un remplacement des signes représentatifs de l'autorité, du religieux dans l'espace public.
Les figures sculpturales qui étaient présentes depuis des millénaires pour certaines d'entre elles, dont la fonction mémorielle était censée rappeler constamment aux humains les limites, les cadres de leur existence, n'avaient progressivement pu eu lieu d'être.
Et l'espace social abandonné par les adultes, figures tutélaires, censées rassurer et limiter, furent doucement colonisées par des représentations, monumentales, d'objets appartenant au domaine de l'enfance.
L'espace public se couvrit de représentations de figurines douces, souvent animalières, de couleurs chatoyantes.
Ces figures masculines d'autorité ayant progressivement disparu des espaces naturels ont vu une croissance forte des animaux, surtout des grands mammifères.
Leur prédateur principal, l’humain, ayant si l’on peut dire cessé son activité.
De manière timide au début, puis avec plus d'assurance, ils recolonisèrent l'espace urbain.
Bien qu'il y ait eu au début quelques accidents entre des grands fauves qui firent disparaître des enfants, on observa une mutation des pratiques alimentaires autant chez les animaux que chez les humains.
Ces deux espèces cessèrent de consommer des protéines carnées.
Leur comportement s'en vit modifié.
On observa une modification des comportements, une baisse progressive des comportements agressifs.
Cet adoucissement du réel dont on parla n'eut aucune conséquence sur la situation météorologique.
Ce qui avait été perturbé par des attitudes et activités polluantes semblait avoir de manière définitive détraqué le climat.
Chaque jour, du matin au soir, le ciel était chargé de nuages bas, gris et lourds, qui avaient pour conséquence de maintenir l'humanité dans une plus ou moins importante pénombre.
A ceci s'ajoutait un souffle de vent constant, régulier.
Non intense comme avec la tramontane, qui présente et entêtante, fragilise les nerfs des habitants.
Chaque jour ne se distinguant que très peu du précédent ni du lendemain à tel point que les humains avaient la sensation d’une répétition du même.
Et ceci depuis l’événement.
Les archives racontent que ceux qui avaient survécus avaient été persuadés que la variation, comme on l’a nommée avec euphémisme, allait avoir lieu, que la hiérarchie des âges allait reprendre sa place. Des séminaires eurent laissé de nombreux actes référençant cet espoir dans les différentes couches de la population.
Mais même les dits écrits se transformèrent.
On pouvait encore les trouver en format papier, mais comme tout supports fragiles, ceux-ci vinrent à disparaître. Il ressortit des dernières études sur le sujet qu’un fait nouveau était à l’œuvre et qu’il devint récurrent, des fac-similés des dites archives furent de plus en plus présentes. Ce que l’on sait actuellement, puisqu’on est à l’étape des constatations, est que la plupart de ces archives auraient été remplacées par des copies peintes. Celles-ci réalisées sur des supports rigides, imitent la calligraphie avec un pourcentage de 85 % de précision, ce qui rendit le texte totalement illisible.
Une tendance lourde dans le domaine de la représentation des humains fut le remplacement des portraits par des objets.
Des objets sculpturaux peints se retrouvaient de plus en plus dans les espaces de travail, des objets précisément réalisés avec force de détails, qui étaient déplacés.
Les bureaux se remplissaient comme dans un tableau de Magritte d’objets surdimensionnés , dans les lieux de culte comme dans les moyens de déplacement, on ne parlait plus d’humanité mais d’objéité.
Où dans les rares espaces où des humains déambulaient, ils étaient habillés de vêtements qui rappelaient plus les déguisements que les habits fonctionnels et d’ailleurs souvent l’on ne trouvait que des enfants qui erraient hagards, sans buts, tels des zombies.
On ne pouvait d’ailleurs pas reconnaître leurs identités, leurs visages ayant été couverts par des masques d’animaux.
De grandes peintures présentes sur les espaces publicitaires montraient des scènes où l’on pouvait voir des gros plans sur des mains réalisant lesdits objets. Derniers témoins d’activités manuelles passées.
Il n’y avait plus de bousculades liées aux transhumances du travail, ni au loisir.
Une inquiétante paisible tranquillité peuplait les espaces urbains.
Nuits et jours n’étant que peu différenciées, les cycles de croissance des plantes elles-mêmes étaient profondément perturbées par l’absence de saison dans ce monde tempéré. De grands herbariums avaient été installés dans l’espace urbain, où sous une lumière artificielle bleuté poussaient autant de rares variétés végétales sauvegardées que des mauvaises herbes, toute hiérarchie ayant été annihilée.
D’ailleurs, il semble que seul ce texte soit la pour témoigner de l’événement, quand une forme d’espoir n’avait pas disparu mais un temps où on avait même oublié la possibilité d’avoir existé. Et la question n’étant plus posée aux machines, celles-ci se nourrissant de l’existant avaient fait progressivement disparaitre toute référence à celui-ci.
Extrait d'une fiction écrite par Thibault Le Forestier à partir de l'univers plastique de Morgane Fourey.
Ce texte ne constitue pas une interprétation de l'œuvre de l'artiste, mais une fiction libre qui imagine le monde dont ses sculptures pourraient être les vestiges.
Août 2026